
En 1831, Eugène Delacroix peint La Liberté guidant le peuple, aujourd’hui tableau phare du romantisme, conservé au musée du Louvre.
Il illustre la révolution française de 1830, trois jours d’émeutes dans les rues de Paris. Au centre se trouve une femme, la seule femme du tableau. Elle brandit de sa main gauche une baïonnette et de sa main droite, un drapeau bleu, blanc et rouge, symbole de la liberté. Elle est coiffée d’un bonnet phrygien et franchit une barricade constituée de pavés, suivie de cinq autres figures représentant un condensé allégorique de l’insurrection populaire. Parmi ces hommes se trouvent deux jeunes garçons portant tous deux des armes. Dans le fond du tableau, on reconnaît la cocarde d’un polytechnicien, ici symbole de la bourgeoisie. Sur le sol gisent trois hommes morts, dont deux sont des soldats.
Cette femme, par son geste et le drapé du tissus de son vêtement, fait écho à la Victoire de Samothrace, située un peu plus loin dans la même salle du Musée du Louvre. Bien que l’auteur refuse de s’inspirer des « anciens » pour réaliser ses tableaux, on sait qu’il a été beaucoup influencé par la Grèce moderne. En effet, à cette même époque, a lieu la guerre d’indépendance de la Grèce qui l’oppose à l’Empire Ottoman. La violence des combats a inspiré à Delacroix plusieurs toiles. Ainsi, pour sa Liberté, Delacroix utilise des modèles qu’il a déjà fait poser pour peindre Scènes des massacres de Chios (1824). On note par exemple, la très grande similitude de traits entre la figure de la liberté, seins nus, et le portrait d’une femme grecque peinte quatre ans auparavant.
Autre influence notable : celle de Géricault. On constate des similarités de construction entre le tableau de Delacroix, et un autre grand tableau de la même époque (souvent considéré comme le premier tableau romantique), Le radeau de la Méduse (1819). En effet, les différentes figures des deux tableaux forment un triangle qui coupe le haut de la toile en son milieu. De plus le choix d’une palette proche de celle de Géricault et la volonté de représenter des scènes violentes tirées des faits divers de l’époque, souligne clairement l’ascendant que Géricault exerce et a exercé sur Delacroix tout au long de sa carrière.
Revenons à La Liberté guidant le peuple. Il est possible de diviser ce tableau en trois parties. Le tiers inférieur du tableau représente le monde des morts, avec les débris de pavés et les cadavres morts, gisant à terre. Le tiers supérieur dépeint le monde des vivants prêts à marcher sur les morts pour se battre. Le tiers du milieu, quant à lui, sert de transition entre les deux mondes. Il est incarné par l’homme blessé accroupi.
Delacroix peint vite avec de larges pinceaux. Ses touches sont souvent rapides et précises, donnant du mouvement à ses peintures, reflétant leur aspect sinueux, et rendant ses personnages plus vivants. Il opte pour un fond clair et sobre, entre gris pâle et beige, afin de faire ressortir ses héros. De plus, il estompe les monuments et la foule -représentés à l’arrière plan du tableau- afin de donner une impression de profondeur mais aussi pour attirer l’œil du spectateur sur l’essentiel : la figure de la Liberté. On observe enfin qu’en certains points, les couches de peinture se font plus épaisses ; le bonnet phrygien, par exemple, a été longuement travaillé (huit couches de peintures successives). Cette façon de peindre souligne l’admiration que Delacroix porte à Pierre-Paul Rubens, ou aux peintres anglais tels que William Turner. On sait que Delacroix a reçu des commandes d’Etat ( dans les années 1840) pour le Palais du Luxembourg (Sénat) où il a pu longuement contempler les toiles de Rubens peintes pour La reine Marie de Médicis (1621-1623).
L’artiste joue aussi avec une palette de couleurs contrastée. Delacroix -en cela il s’oppose à son grand rival, Ingres- affirme que c’est la couleur et non le trait qui prime dans l’effet esthétique qu’il recherche. Dans ce tableau, on observe que le peintre utilise consciemment et consciencieusement les couleurs complémentaires, renforçant ainsi ces contrastes. C’est par cet habile procédé par exemple qu’il met en valeur le drapeau tricolore. D’ailleurs, la combinaison bleu blanc rouge réapparaît souvent dans ce tableau. On la retrouve dans le drapeau brandi par la Liberté, dans certaines zones du ciel, dans les cocardes, sur les vêtements de l’homme couché aux pieds de la Liberté, sur les toits de Notre Dame dans le fond. Ce dernier élément fait sans doute échos à une discussion tenue entre le peintre et l’écrivain Alexandre Dumas. Quelques temps après la révolution des Trois Glorieuses, Alexandre Dumas avait fait part à Delacroix de l’émotion qu’il avait ressentie à la vue du drapeau français flottant sur les toits de Notre Dame.
Par une étude détaillée de l’œuvre, on observe qu’elle a été peinte sur trois morceaux de grosse toile irrégulière, cousus ensemble de façon assez grossière. Delacroix a donc opté, avec les moyens du bord, pour un grand format s’inspirant en cela du Radeau de la Méduse dont le sujet est également tiré d’un fait d’actualités contemporain. L’analyse aux rayons x de cette oeuvre permet d’observer les changements opérés sur la toile. La Liberté était au départ peinte de face, son habit était plus ample. Le petit garçon à ses cotés était plus proche. On sait que certaines de ces modifications telles que celle du bonnet phrygien ont été apportées plus tard, dans le courant de l’année 1855, avant l’exposition universelle.
Reflet de la personnalité et des aspirations esthétiques de l’artiste, ce tableau est rempli de contradictions. En effet, on observe un opposition entre le ciel et la terre, les couleurs claires et les couleurs sombres, le bleu et le rouge, les accessoires antiques et les objets modernes. Ces anachronismes ramènent le spectateur à une opposition fondamentale, celle des vivants vainqueurs et des morts vaincus. Mais ils soulignent aussi l’idée d’une forme de permanence.
Le choix du sujet, éminemment politique et factuel, est à première vue très inattendu ; en effet, Delacroix s’est toujours vanté de n’appartenir à aucun parti. Il se posait comme fervent partisan de la souveraineté de l’art, origine de la civilisation. Bien que le peintre ait explicitement représenté la révolution de 1830, il met délibérément l’accent sur les personnages, les mouvements et les couleurs plutôt que sur l’acte politique. Il s’agit d’un manifeste esthétique. Et c’est la figure centrale de cette femme, baignée d’une lumière quasi divine, qui permet au peintre d’entraîner le spectateur hors d’un cadre purement descriptif, historique et factuel vers un art dont il s’ingénie à redéfinir les canons esthétiques. Pour exprimer les changements, il faut certes un art nouveau mais ce qui compte ici plus que tout, semble nous dire Delacroix, c’est cet art nouveau.
Ce tableau fut en son temps très controversé, suscitant l’admiration ou la critique. Certains reprochèrent à Delacroix la figure centrale provocante et inconvenante de cette femme aux seins nus, en pleine rue, entourée de personnages d’un réalisme insoutenable. D’autres encore lui reprochèrent la saleté et la laideur de la Liberté, par opposition à la propreté des paysans. D’autres enfin reprochèrent à Delacroix son style de peinture, sa volonté de ne pas rendre des projets « aboutis », de les livrer sous forme d’esquisses. Mais en dépit des critiques, ce tableau fut considéré dès sa conception comme une œuvre majeure au point d’être achetée par le roi Louis Philippe (1830-1848) en 1831. Elle est exposée en permanence au Musée du Louvre depuis 1874.
VB